Gottfried Thore Drywa © dessin d’A. Cavaillé-Coll de la console de Saint-Sulpice | source : gallica.bnf.fr:ark:/12148/btv1b53031174j/domaine public

RÉPLIQUE DE LA CONSOLE DE SAINT-SULPICE

L’instrument d’étude Cavaillé-Coll idéal

On peut dire que la grande console Cavaillé-Coll de Saint-Sulpice compte parmi les inventions les plus singulières du facteur d’orgues. Inlassablement copiée et devenue depuis une icône de la facture d’orgues moderne, elle n’a jamais été véritablement égalée : toute invention naît naturellement de l’art d’un génie, tandis qu’une copie ne reste, au fond, qu’une copie. Ayant étudié le répertoire français romantique et moderne auprès de Ben van Oosten, Marie-Claire Alain et Susan Landale jusqu’au niveau de concert, j’ai pourtant toujours espéré posséder un jour ma propre console Cavaillé-Coll, sous une forme ou une autre, afin d’approfondir la pratique historique et l’art de l’interprétation. Si l’on prend cette ambition au sérieux, il faudrait disposer sans limite de l’instrument d’étude Cavaillé-Coll idéal — objectif presque impossible à atteindre.


LE NOUVEAU PROJET

C’est pourquoi j’ai décidé de lancer ce nouveau projet : construire une console Cavaillé-Coll reprenant la composition et l’organisation de l’orgue de Saint-Sulpice, en utilisant le jeu d’échantillons de MM. Evert-Jan van der Leij et Martin den Boer, qui ont accompli un travail remarquable et inspirant en reconstruisant brillamment la console. Ils ont montré que c’était réalisable ; ce sera donc réalisé. Il s’agit par ailleurs d’une tâche extrêmement difficile à de nombreux égards, surtout lorsqu’on entreprend tout soi-même : un défi d’ingéniosité, de détermination et de persévérance que je souhaite mener à bien. Cette dernière remarque explique aussi pourquoi je n’ai pas choisi une approche plus modeste, par exemple la console de Saint-Ouen de Rouen ou celle de Saint-Sernin de Toulouse. Le défi et l’ambition personnelle sont au cœur de l’idée ; sans eux, le projet perdrait une bonne partie de son intérêt.

D’autres arguments entrent naturellement en jeu. Qu’est-ce qui définit, au juste, l’instrument Cavaillé-Coll idéal ? Beaucoup — et Charles-Marie Widor lui-même — auraient probablement répondu très simplement : l’orgue de Saint-Ouen de Rouen. Et, de fait, cet instrument est sans doute l’un des plus accomplis que Cavaillé-Coll ait construits, par sa sonorité, sa technique et sa conception. Mais le style Cavaillé-Coll a connu de nombreuses évolutions et raffinements depuis les premières phases de construction de l’orgue de Saint-Denis jusqu’aux grandes réalisations de Notre-Dame et de Saint-Sulpice. Il faut donc aussi se demander quel répertoire, au sens strict, on souhaite travailler sur un tel instrument d’étude. Pour César Franck, Guilmant ou Widor, un instrument de type rouennais suffit naturellement. Widor lui-même joua ses symphonies à Rouen et y créa même sa Neuvième Symphonie. Mais si l’on va plus loin, en particulier vers Vierne et Dupré, la situation devient différente. C’est pourquoi je souhaitais couvrir un répertoire plus vaste et me suis finalement orienté vers la construction de la console de Saint-Sulpice.

En conclusion, deux conditions fondamentales définissent le projet : premièrement, reconstruire la disposition en amphithéâtre de la console ; deuxièmement, mettre en œuvre un système français d’appels et d’aides de jeu pleinement fonctionnel.




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Esquisse générale de la réplique de la console Cavaillé-Coll de Saint-Sulpice, avec le système français d’appels tel qu’il apparaissait notamment à la console de Notre-Dame plutôt qu’à Saint-Sulpice


MESURES

Pour commencer, il me fallait les dimensions de la console, qui sont difficiles à obtenir. On peut toutefois formuler une hypothèse générale : sur les photographies, notamment vues d’en haut, la largeur des claviers paraît presque identique au grand cercle formé par les terrasses. Les deux arcs semblent placés avec une grande précision selon la proportion dorée par rapport aux claviers. La largeur normale des claviers est d’environ 78 cm, à laquelle s’ajoute leur cadre, tandis que la longueur moyenne d’un bras se situe entre 62 et 68 cm. C’est très probablement ce que Cavaillé-Coll avait en tête lors de la conception de la console : tous les tirants devaient rester à portée de bras.



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hypothèses de mesures pour la réplique de la console Cavaillé-Coll de Saint-Sulpice | le dessin a été réalisé par Cavaillé-Coll lui-même



Le processus de conception

À partir de là, la modélisation 3D devient plus ou moins évidente. Cependant, si l’on examine de plus près le dessin original de la console de Saint-Sulpice par Cavaillé-Coll, on constate qu’il a finalement fallu avancer la partie des claviers. Sinon, elle ne se trouverait plus dans le même plan que le pédalier. C’est l’un des nombreux problèmes de conception cachés de cette console. Modifier la position des claviers par rapport aux blocs de registres a une incidence directe sur la position du pédalier, des aides de jeu et des repose-pieds. Cette circonstance devait d’ailleurs me causer les plus grandes difficultés au cours de la construction. Elle détermine aussi la distance entre le soubassement de la console et la partie des registres, approximativement à la profondeur de la troisième terrasse, et donc correspondant à son arc. Mes premières esquisses m’ont rapidement montré que la console serait trop grande pour l’espace dont je dispose. Il faut en principe environ 2,8 mètres pour l’ensemble. La première décision fut donc de réduire quelque peu les dimensions jusqu’à 2,2 mètres, en supprimant tous les éléments purement décoratifs et non fonctionnels. Je travaillerai finalement avec 64,4 cm au lieu de 68,8 cm. Chaque terrasse sera raccourcie d’un centimètre par rapport à l’original. Il n’y aura pas de solénoïdes, mais une simple action mécanique permettant de tirer les registres d’environ 1,5 cm, ce qui est parfaitement suffisant. La deuxième décision fut de construire en plus une cabine d’étude en bois entièrement isolée afin d’empêcher le son de se propager à l’extérieur. La console ne sera donc pas autoportante, mais intégrée à cette cabine.


En conclusion
mon intention est de construire l’instrument d’étude Cavaillé-Coll idéal, et non la copie parfaite de la console de Saint-Sulpice.



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Modèle 3D de la console avec commandes LED intégrées pour le séquenceur



Une autre question a longtemps occupé la réflexion : système de séquenceur à LED, solénoïdes ou simple action mécanique ? J’ai finalement opté pour la dernière solution. Disposer d’une console entièrement mécanique, sans séquenceur d’aucune sorte hormis le système de combinaisons conçu par Cavaillé-Coll lui-même, me paraît une décision essentielle pour donner tout son sens au projet. La présence permanente d’un séquenceur risquerait d’altérer le processus de travail et d’apprentissage, et donc de remettre en cause l’effort même de reconstruction. Au-delà de cette considération presque idéaliste, la raison pratique est plus immédiate : installer un séquenceur automatique est tout simplement trop complexe, encombrant et coûteux ; puisqu’il reste toujours possible d’utiliser la console depuis un écran tactile, les solénoïdes ne sont pas absolument nécessaires. En revanche, cela rend évidemment la préparation des concerts et le travail quotidien plus exigeants. Des compromis seront certainement nécessaires, principalement selon la possibilité de se procurer des électroaimants en quantité suffisante.

J’ai également expérimenté une solution pneumatique pour l’action des registres. L’idée était que des chambres alimentées sous une pression d’environ 200 mbar suffiraient à déplacer les registres contre la résistance d’un ressort de rappel. En pratique, le temps de réponse s’est toutefois révélé trop important : le mouvement des registres n’était ni assez fiable ni assez rapide. Une autre idée consistait à utiliser deux basculeurs électromagnétiques par registre. Je travaille encore actuellement sur cette configuration.



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Configuration automatique d’un registre avec deux électroaimants commandés par Hauptwerk


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Esquisse du soubassement de la console


J’ai maintenant réussi à construire les cinq claviers et je vais d’abord poursuivre avec la partie inférieure du meuble. Comme on peut le voir, la troisième décision a été de m’inspirer un peu davantage de l’ancienne console Cavaillé-Coll de Notre-Dame de Paris que de celle de Saint-Sulpice elle-même. La pédale d’expression équilibrée constitue un compromis. Reproduire dans Hauptwerk un système français d’expression à cuillère serait très difficile et, pour le travail quotidien, peut-être même inutilement sophistiqué. J’envisage néanmoins encore la possibilité d’installer une pédale équilibrée au centre et, sur la droite, une cuillère d’expression française. Nous verrons.

Gottfried Thore DrywaGottfried Thore Drywa Gottfried Thore Drywa

Les tirants de registres sont encore en cours de développement, car je n’ai pas encore décidé s’ils seront tournés en bois ou moulés en résine époxy. J’ai d’abord essayé la solution du tournage. En voici quelques résultats. Je continuerai à documenter l’avancement du projet, en espérant pouvoir inaugurer très prochainement la console sur YouTube.



LES TERRASSES

La construction des terrasses s’est révélée particulièrement difficile, non seulement en raison des mesures, mais aussi de la nécessité de découper les pièces avec précision. Il existe un écart considérable entre dessiner une construction et travailler le bois parfaitement. Un plan idéal ne sert à rien si l’on n’est pas capable de le réaliser avec un degré de précision acceptable. Après plusieurs résultats frustrants, j’ai décidé de faire découper toutes les pièces à la CNC — avec le recul, c’était probablement la seule manière d’obtenir un résultat réellement fonctionnel. J’ai finalement réussi à établir un dessin contenant toutes les pièces des terrasses, qu’il ne restait plus qu’à assembler. Le contreplaqué a ensuite été plaqué de chêne ; ce placage a lui aussi été découpé à la CNC. Voici les plans des pièces CNC et le résultat final du processus.

Gottfried Thore DrywaGottfried Thore Drywa


Voici le kit montrant en détail la manière dont l’ensemble a été assemblé.



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Gottfried Thore DrywaGottfried Thore Drywa Gottfried Thore Drywa

La difficulté suivante fut le cintrage du chêne massif. Celui-ci exige une certaine température, de l’air chaud et une humidité adéquate. Avant de trouver le bon équilibre, une quantité non négligeable de bois finit naturellement par casser. J’ai donc finalement choisi ici aussi une solution en placage. Le placage est beaucoup plus facile à courber et offre visuellement un résultat tout aussi convaincant que le bois massif. Il est en revanche plus fragile au perçage, de sorte que la réalisation des trous pour les tirants de registres a nécessité plusieurs essais. Le résultat final compense toutefois, à mon sens, les nombreux échecs intermédiaires.



Quelques exemples de cintrage du bois





LE SOUBASSEMENT DE LA CONSOLE

Pour construire le soubassement de la console, plusieurs paramètres ont évolué au fil du temps. Au départ, je travaillais avec une largeur de 218 cm. L’emplacement de la console ayant ensuite changé, je disposais de davantage d’espace et j’ai finalement dû prévoir 240 cm. La construction est donc toujours restée flexible et susceptible d’être modifiée. J’ai finalement fait découper les principaux panneaux à la CNC. Avec des machines ordinaires de bricolage, il est presque impossible de découper le bois en courbes parfaitement régulières ; après plusieurs essais, la CNC s’est donc imposée comme la meilleure solution. Les portes latérales de la console ne posaient naturellement aucun problème : j’ai simplement utilisé des panneaux de contreplaqué recouverts de placage de chêne. Le cadre en chêne massif a ensuite été collé et les moulures décoratives découpées aux dimensions voulues. La réalisation des courbes fut beaucoup plus difficile. Là encore, plusieurs méthodes ont dû être essayées avant d’obtenir un résultat satisfaisant.

Quelques exemples de cintrage du bois



Après avoir constaté à quel point la CNC était utile pour de nombreux aspects du projet, je me suis consacré au logo Cavaillé-Coll qui devait être gravé. Une fois le dessin vectoriel réalisé, le résultat s’est révélé excellent ; la gravure a été remplie d’une résine époxy dorée contenant des pigments métalliques d’or à froid.

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